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Inverser les ondes pour communiquer,
voir et soigner |
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PRENEZ un bureau en
bois. Collez-y un petit microphone, que vous brancherez à la carte son de
votre ordinateur. Dessinez sur la surface de ce plan de travail quelques
pictogrammes ou appliquez un autocollant représentant un clavier. Tapez sur
chaque touche tandis que l'ordinateur enregistre le son émis et l'associe à
une fonction donnée : vous voilà doté d'une interface tactile, telle que la
start-up Sensitive Object rêve d'en implanter sur presque toutes les surfaces
de la vie courante, pourvu qu'elles réverbèrent les sons. Mur, table,
mappemonde, miroir... Au Laboratoire ondes et acoustique (LOA) de
l'université Paris-VII-CNRS-Ecole supérieure de physique et de chimie
industrielle de Paris, où est née la technologie de Sensitive Object, on
tapote partout, sur tout. Pour commander là l'éclairage, ici l'affichage des
caractéristiques d'un pays sur un écran ou encore tester sa mémoire
acoustique. Tous ces objets sont
devenus des interfaces tactiles par la grâce du " renversement
temporel" d'ondes acoustiques, un principe physique dont le LOA
s'est fait une spécialité. " Si l'on tape à un endroit donné d'un
objet qui n'absorbe pas les sons, un microphone placé sur cette surface
enregistre un signal très long qui, s'il est renvoyé après avoir été
renversé, se refocalise sur le point initial, sur une tache de quelques
millimètres", explique Mathias Fink, le directeur du LOA. La théorie acoustique
indiquait qu'il était possible de renvoyer une onde vers sa source. Mais le
LOA a été l'un des premiers à mettre ce principe en application, en
utilisant, dès qu'ils ont été disponibles, des transducteurs
piézo-électriques capables aussi bien de capter que de restituer, après
qu'ils ont été inversés, des signaux sonores. Pour les
faire reconverger vers leur point de départ. Ces "
miroirs" ont paru d'emblée prometteurs. Mais Mathias Fink a connu
plusieurs déconvenues lorsqu'il s'est agi d'en proposer des applications, en
contrôle de matériaux - pour distinguer des irrégularités dans les métaux, en
aéronautique et dans le nucléaire - ou en santé humaine. Financement, gestion
des brevets et des ressources humaines ont parfois été contrariés. Après
avoir songé à s'expatrier aux Etats-Unis, Mathias Fink reste résolu à lancer plusieurs
activités fondées sur le retournement temporel. La domotique semble
tout indiquée pour exploiter le principe dans sa version simplifiée à un seul
trajet d'onde. " On peut enregistrer toutes les signatures
acoustiques ponctuelles d'un objet et en conserver une sorte de carte dans
l'ordinateur", s'enthousiasme-t-il. Il suffit ensuite d'associer une
fonction donnée à chaque signature pour obtenir un objet "
intelligent". " Nous sommes
en phase d'évangélisation : les gens sont intéressés, mais ne savent pas
encore quoi faire de cette technologie", note Ros-Kiri Ing,
fondateur et président de Sensitive Object. La société a été lancée fin 2003
pour exploiter un brevet du CNRS et de l'université Paris-VII. Un industriel
de la domotique serait déjà sur les rangs. Au rez-de-chaussée du
laboratoire, on travaille sur une autre technologie : appliquer le
renversement temporel aux ondes électromagnétiques, pour des moyens de
télécommunication du futur. " L'objectif est de mettre au point une
sorte de fibre optique virtuelle, de point à point", indique Mathias
Fink. Alors que les télécommunications classiques sont rendues plus
difficiles dans la jungle architecturale des villes, les immeubles, qui
composent un paysage chaotique, représentent un avantage pour le renversement
temporel : l'écho allongé qu'ils induisent enrichit le signal porteur, dans
lequel on peut insérer, par modulation, des messages qui peuvent reconverger
vers de petites antennes de quelques centimètres. Mais " les vraies
applications seront d'abord militaires", estime le chercheur. Dans la pièce
suivante, un grand aquarium côtoie une armoire d'appareils de mesure et
d'ordinateurs. C'est là qu'est mis au point un système de destruction de
tumeurs cérébrales par concentration des ondes. " On parvient à créer
des nécroses de coagulation dans le cerveau, à 65 ºC, sans endommager les
tissus environnants", se félicite Mathias Fink. Le prototype a été
testé à l'Institut Montsouris, à Paris, sur vingt-deux brebis, après
implantation d'une cible dans le cerveau. L'étape suivante
consistera à créer une cible virtuelle dans le crâne de singes à partir de
cartes en trois dimensions obtenues grâce aux rayons X. Cartes qui permettent
de déduire toutes les propriétés acoustiques du cerveau. Il s'agit d'être
ainsi capable d'intervenir sur une tumeur de façon non invasive. Les
alternatives sont soit onéreuses, comme le " bistouri" à
rayons gamma, soit moins précises, comme la radiothérapie, dont la résolution
n'est que de 1,5 cm, contre 1 millimètre avec les miroirs acoustiques. Ce nouvel outil
pourrait être couplé à un système d'imagerie visualisant l'élasticité des
tumeurs du sein, que le médecin évalue grossièrement à la palpation, mais qui
échappe à l'échographie classique. L'idée est de suivre l'avancée d'une onde
de cisaillement dans les tissus humains, à raison de 5 000 images par seconde
et d'en déduire les différences de densité. Cet " élastographe"
a déjà été testé sur une vingtaine de patientes, mais il faut désormais
multiplier les essais cliniques pour confirmer son intérêt. Ce sera la tâche de
Supersonic Imaging, une start-up qui vient d'être créée. Mathias Fink a fait
appel à Jacques Souquet, directeur de la recherche de Philips Medical, qui va
quitter le géant néerlandais pour se consacrer à ce projet. " Après
vingt-deux ans aux Etats-Unis, pourquoi revenir en France, qui a la
réputation de ne pas savoir transformer les idées académiques en produits ?, demande Jacques Souquet. Justement, pour relever ce
défi : réussir à faire de cette technologie extrêmement innovante, trop
révolutionnaire pour intéresser les grands groupes, un produit
industriel." Un premier tour de
table vise à lever 5 millions d'euros. Supersonic Imaging se donne ensuite
dix-huit mois pour développer un prototype et une année supplémentaire pour
les évaluations cliniques, aux Etats-Unis et en Europe. Hervé Morin |